triptyque: Les mythes de l’homme

                                   Icare


Pourquoi cherchons-nous à devenir quelqu’un alors que nous peinons déjà à comprendre celui que nous sommes ?


Nous existons entre nécessité et contingence, dans une quête perpétuelle de ce qui semble nous manquer. Pourtant, l’homme poursuit sans cesse une chose qu’il est incapable de nommer. Il croit que son bonheur réside toujours un peu plus loin, dans ce qu’il ne possède pas encore, oubliant que le vide qu’il cherche à combler voyage avec lui.


Dans la vie, tout paraît pourtant si simple : soit nous évoluons, soit nous régressons. Une plante ne choisit pas entre pousser et mourir. Elle obéit à sa nature. L’homme, lui, croit pouvoir devenir maître du monde alors qu’il peine déjà à gouverner son propre cœur.


Apprendre à se connaître est sans doute la plus difficile des conquêtes. Nous savons souvent où nous conduisent nos choix, mais nous préférons appeler hasard ce que nous avons lentement construit. Nous invoquons la chance pour nous rassurer, alors que nos décisions façonnent silencieusement notre destinée.


Le savoir est un lourd fardeau. Plus l’on comprend le monde, plus l’on découvre que certaines vérités blessent davantage qu’elles ne libèrent. Il arrive même que l’ignorance protège mieux que la connaissance. Le monde semble maintenir un équilibre étrange, où chaque réponse fait naître une nouvelle question.


Peut-être est-ce là que commence toute chute.


Le jour où nous confondons le désir d’être libre avec celui de posséder ce qui nous échappe.


Oui, il y avait une femme.


Oui, j’ai aimé.


Oui, j’ai aimé une femme d’une passion qui ferait pâlir les plus grandes tragédies.


Elle était cette liberté que la réalité me refusait. Mais, comme Icare, je me suis approché trop près du soleil. Pourtant, malgré la brûlure, je ne regrette pas d’avoir volé. Car, ne serait-ce qu’un instant, j’ai connu cette liberté que tant d’hommes passent leur vie à poursuivre sans jamais l’atteindre.


Comme Shakespeare l’écrivait :


« Si je devais t’embrasser pour ensuite aller en enfer, je le ferais. Ainsi, je pourrais me vanter auprès des diables d’avoir vu le paradis sans jamais y être entré. »


Rien n’est plus tragique que la nostalgie d’un bonheur disparu. Ce n’est pas la perte qui nous détruit, mais la présence obstinée de ce qui n’existe plus. L’absence continue d’habiter notre quotidien comme une ombre dont nous refusons de nous séparer.


Quelle tristesse lorsque la nostalgie laisse lentement place à la mélancolie. Penser revient alors à saigner. Les souvenirs deviennent des pluies incessantes sur un cœur déjà meurtri. La mélancolie est cette nuit où même la lune semble abandonner le ciel.


Cherchant, comme Orphée, une fin différente, tout en demeurant Narcisse. Oui, voilà peut-être la véritable tragédie de l’homme.


Nous désirons toujours davantage.


Ce que nous tenons entre nos mains perd parfois sa valeur dès l’instant où notre regard se pose ailleurs. Notre désir ne connaît jamais le repos.


J’aurais tant aimé être l’homme que tes yeux voyaient en moi. Ton Apollon. Ai-je seulement été la moitié de celui que tu désirais ?


Peut-être que cette histoire n’était qu’un retour à la réalité.


Comprendre qu’aimer, c’est aussi laisser partir.


Accepter que le bonheur de l’être aimé puisse s’accomplir loin de nous, parfois même auprès d’un autre.


Nous ne pouvons retenir que ce que nous sommes capables de chérir dans une liberté sincère. Vouloir posséder ce qui ne nous appartient plus, c’est déjà commencer à le perdre une seconde fois.


Il faut alors accepter cette vérité : nous portons tous en nous quelque chose d’Icare.


Nous nous approchons de ce qui nous brûlera, persuadés que l’amour saura défier les lois du réel. Nous croyons que la passion suffit à vaincre la gravité, alors qu’elle nous apprend seulement le poids de notre propre chute.


Vivre, c’est peut-être accepter l’absurdité de cette condition. Refuser de se noyer dans le bonheur d’hier, accueillir chacune des parts d’ombre qui nous composent et continuer, malgré la difficulté, à chercher la lumière.


Non pas celle du bonheur.


Mais celle de la paix.


La paix d’accepter la perte.


La paix de laisser aller.


La paix de déposer enfin le poids du passé.


Alors seulement l’on cesse de survivre pour recommencer à vivre, non dans l’espérance d’un lendemain meilleur, mais dans la sérénité d’un présent réconcilié avec lui-même.





Orphée


L’âme blessée, j’aimerais tant entendre de nouveau ta voix. Te revoir, ne serait-ce qu’un instant.


J’aurais voulu que tu restes. Je sais que la souffrance était devenue trop grande et que le moment était venu. Peut-être suis-je égoïste, mais j’aurais voulu que tu restes, rien que pour moi.


Ton départ n’a pas seulement emporté une partie de nous ; il a emporté une partie de mon être. Depuis, je me suis perdu, englouti dans ces ténèbres. Un ciel sans étoiles, une obscurité qui s’étend jusque dans mon âme. Je n’en aperçois plus la fin.


Cherchant, comme Orphée, une fin différente, tout en demeurant Narcisse. Oui, voilà à quel point je suis égoïste.


Mais n’est-ce pas là la nature même de l’homme ? Cette part de noirceur qui l’habite le pousse sans cesse à vouloir davantage que ce que le destin lui accorde.


Nous continuons pourtant à désirer. Ce que nous tenons entre nos mains cesse parfois d’avoir de la valeur dès l’instant où nous apercevons ce que nous ne possédons pas encore. Alors nous convoitons le bien d’autrui, non par nécessité, mais parce que notre désir ne connaît jamais le repos.


Et peut-être est-ce là mon plus grand aveu. Derrière toutes ces réflexions ne se cache qu’un homme qui cherche encore à comprendre pourquoi l’amour laisse parfois une absence plus grande que la présence qu’il a connue.


J’aurais tant aimé être l’homme que tes yeux voyaient en moi. Ton Apollon. Ai-je seulement été la moitié de celui que tu désirais ?


Peut-être que cette fin n’était qu’un retour à la réalité. Comprendre qu’aimer, c’est aussi laisser partir. Accepter que le bonheur de l’être aimé puisse s’accomplir loin de nous, parfois même auprès d’un autre.


Nous ne pouvons retenir que ce que nous sommes capables de chérir dans une liberté sincère. Vouloir posséder ce qui ne nous appartient plus, c’est déjà commencer à le perdre une seconde fois.


Peut-être portons-nous tous en nous quelque chose d’Orphée.


Nous refusons la perte, persuadés qu’un regard en arrière pourrait encore changer le destin. Pourtant, certaines absences ne demandent pas à être vaincues, mais acceptées.


Je croyais que ma souffrance venait uniquement de ton absence.


Le temps m’a appris qu’elle venait aussi de l’homme que j’avais été.


Et c’est peut-être là que commence une autre histoire.






Thésée


Je crois qu’au fond, l’on finit par accepter de ne pas avoir été la meilleure personne pour l’être aimé. Accepter chacune de ses erreurs. Je connais cette solitude qui persiste même lorsque l’on est entouré ; ce goût amer au fond de la gorge, comme avancer sans lampe dans une obscurité totale. Peut-être finit-on aussi par accepter le mauvais rôle. Peut-être finirai-je, moi aussi, par l’accepter.


Ce n’est qu’après la tempête que l’on découvre ce que le vent a réellement emporté. Ce n’est qu’après avoir laissé tomber un verre que l’on aperçoit les fissures qu’il portait déjà en silence.


Telle est peut-être ma destinée : celle de Thésée. L’abandon de l’être aimé au nom de son bonheur. Le regret et la solitude pour seules compagnes.


Il est plus difficile d’accepter les blessures du passé afin de guérir le présent que de vivre dans l’illusion d’un passé qui fige notre existence. Vivre en paix, c’est accepter chacune des parts d’ombre qui nous composent, le poids de chacune de nos décisions et reconnaître que nous sommes le produit de chacun des choix qui ont façonné notre vie.


Le changement, je n’y crois pas. Ou plutôt, je ne crois pas que l’homme change réellement. Il évolue ou il régresse. Tout dépend des choix qu’il fait et de ce qu’il décide d’apprendre de ses blessures.


Accepter.


Comprendre.


Apprendre à se connaître.


Se pardonner ses erreurs.


Alors seulement vient la résilience.


L’on commence par accepter la perte. Puis l’on apprend à vivre avec soi-même et avec son passé. On comprend celui que l’on était avant de lui accorder son pardon. De cette réconciliation naît une résilience qui n’est pas une victoire sur la souffrance, mais la capacité de continuer à vivre malgré elle.


Peut-être passons-nous tous notre vie à vouloir réparer celui que nous étions, alors qu’il n’existe déjà plus. Nous cherchons des réponses dans le passé à des questions qui appartiennent au présent, mais le passé ne nous offre que des souvenirs.


Nous attendons un retour qui ne viendra jamais. Pourtant, le plus difficile n’est pas toujours la perte, mais le vide qu’elle laisse derrière elle.


Et peut-être qu’avant d’espérer le pardon d’un autre, faut-il avoir le courage de se tenir un jour devant sa propre conscience, de soutenir son propre regard et d’accorder enfin son pardon à celui que l’on était.


C’est peut-être ainsi que commence la paix.






Commentaires

  1. C’est très étrange de voir comment l’amour peut détruire et libérer en même temps

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