L’histoire à presque soixante ans

 L’histoire a presque soixante ans. Mais elle pourrait en avoir mille, c’est toujours la même question qui revient, celle du sens.


Je me demande souvent s’il vaut mieux vivre ou simplement exister. Exister, c’est être là, respirer, marcher dans le monde sans y laisser de trace. Vivre, c’est autre chose, c’est regarder sa propre existence comme un mystère, chercher un sens à ce qui n’en a pas. C’est tenter de comprendre pourquoi le jour se lève encore, alors que rien ne l’exige.


Cette quête, la plupart du temps, se heurte à l’absurde. Pourtant, quelque chose en nous résiste. Une part obscure refuse le renoncement. Nous avançons dans le vide avec la même fidélité qu’un homme marche vers un horizon qu’il sait inatteignable. Peut-être que vivre, c’est cela : continuer, même sans raison. Aimer le souffle du vent, le grain du soleil, la fatigue des jours et ne pas demander davantage.


Beaucoup vivent dans l’attente d’une autre vie. Ils refusent de croire que celle-ci pourrait être la seule. Alors ils espèrent, prient, se condamnent à la peur. Mais si Dieu savait déjà tout, pourquoi punir ce qu’il avait prévu ? Pourquoi damner celui qu’il a façonné avec ses fautes ? Saint Thomas parlait d’un ordre divin. Mais quel ordre justifie la souffrance d’un être qu’on a d’avance condamné ?


À quoi bon lutter ? On vient, on trouve, on s’épuise, et l’on disparaît. Certains existent sans jamais vivre. Était-ce un choix, ou une fatalité ? Judas, lui, a trahi. Était-ce sa liberté, ou son rôle ? Si tout était écrit, pourquoi le juger ? Et si tout est écrit pour nous aussi, en quoi sommes-nous différents de lui ?


Peut-être que le sens ne réside pas dans ce que nous cherchons, mais dans la manière même de chercher. Le monde ne répond pas, et c’est peut-être cela sa seule vérité. Nous voulons que tout soit écrit, mais il n’y a rien sur la page, rien que notre propre trace qui tremble entre la naissance et la fin. Vivre devient alors un acte de lucidité, continuer à marcher, sans espérance, mais avec le regard ouvert.


Et s’il existe une justice, elle se trouve peut-être dans cette obstination. Celle de ne pas fuir, de rester face au réel, de respirer malgré tout. Comme Judas, comme nous tous, nous sommes à la fois coupables et innocents, libres et prisonniers. Peut-être que la rédemption, au fond, n’est qu’un autre nom pour la fidélité à la vie même lorsqu’elle n’a plus de sens.

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